Accueil Nouveautés éditions revues contact accueil Actualites
Albert Cohen
Salut à la Russie
Retour édition80 pages 12 x 20 cm ISBN 2-914945-08-6 12 euros
« Cette déléguée parle avec une conviction ridicule, très grande et très sainte. Consciente de la majestueuse force qu’elle représente ici, cette bonne grosse rigole fort peu. Elle clame des pauvretés que sa conviction enrichit et lustre. Elle ne se préoccupe pas de plaire ou de prouver qu’elle est intelligente... Comme les prophètes, elle se répète et rabâche. Ce que cette Russe annonce, c’est aussi toujours la même chose et c’est soudain si neuf et si bouleversant que je n’ai plus derrière les yeux ce sourire d’ironie que je déteste. Et mon admirable bonne femme finit en disant que Hitler est condamné à mort par la Russie. »
I

Vingt-deux juin de l’an dernier. S’ébranle le monstre allemand, entouré de fumées grasses,
le monstre d’acier et de moteurs que recouvre le tumulte ordonné des avions assassins. Durant les cinq semaines qui suivent, le haut monstre de fer ne cesse de rire à gorge déployée, ivre de sa réussite. Ses armées connaissent les victoires ensoleillées. Tout explose, tombe et se fracasse sur leur passage rapide. Elles avancent et la Pologne est à elles et la Lettonie et l’Esthonie et la Russie Blanche. Les tanks russes périssent par milliers, flambants, éclatés, puis morts et étendus. Le monstre de fer qui a l’aspect du gorille les regarde, se frappe préhistoriquement la poitrine et rit, criant au ciel qu’il est le plus fort. En vérité, je suis élu et très grand, se glorifie le monstre aux quatre-vingts millions d’yeux qui sont des grenades. Il ne craint pas Dieu et il ose furieu-sement baragouiner, en poursuivant ses larges enjambées, qu’il est le chemin, la vérité et la vie. Il rit sur les montagnes qu’il a accumulées, de cadavres, de munitions, de camions, de canons et de tanks. Et pour se congratuler, le monstre, en ses haltes, s’offre le dessert de faire du mal inutile, de brûler vifs des corps coupables de fidélité ou d’ôter de leurs cavités des yeux qui hier étaient rêveurs ou tendres ou curieusement mobiles.
Hors de Russie, nous tremblons, nous espérons, desespérés. Des connaisseurs savent que c’est fini, qu’en Russie comme ailleurs les Allemands seront vainqueurs. Ils chuchotent dans les restaurants, font de longs nez compétents, des nez tristes mais luisants de la douce fierté de la connaissance. (Mon cher, qu’est-ce que vous voulez, le colosse aux pieds d’argile, pas d’ordre, pas d’organisation, du mauvais matériel, le moujik inculte, les purges dans l’armée, des armées de nitchevos c’est pas fameux, rappelez-vous la guerre russo-japonaise, et la débâcle de la dernière guerre. Enfin, tout ce qu’on leur demande, c’est de tenir encore trois mois.) Et moi de m’extasier douloureusement, secrètement, envieusement, sur le génie militaire allemand. (Et en réalité, en quoi a-t-il consisté ? Ce gros enfant allemand, vicieux mais appliqué, a beaucoup pensé à jouer à la guerre. Et ce gros obsédé à courte nuque a eu cette trouvaille que pour vaincre il faut amasser d’avance beaucoup de grosses machines à tuer. Et en fin de compte c’est tout et peu génial.)
Août et septembre. C’est au tour de l’Ukraine. Maintenant c’est la vraie terre russe que les Allemands foulent. Kiev tombe et Rostov et Kharkov et Odessa. Le monstre étend la main sur les régions industrielles du Dniéper, sur le bassin du Don, sur la Crimée. Dans le nord, les Allemands sont presque aux faubourgs de Léningrad désormais coupée de toute communication. Le bilan est effroyable. Que nous reste-t-il sinon tristement espérer ?
Mais les Russes n’espèrent pas. Ils savent. Ils savent que leurs armées, battues partout, n’ont pas été vaincues. Blessée au cœur, aux poumons, aux reins, à la tête, saignante et mortellement pâle et hâve, la jeune Russie aux lourdes nattes serre les dents et veut vivre. Combattre à en crever ou à en survivre. Mon corps serait-il coupé en dix tronçons, dit la Russie, chacun de ces tronçons combattra jusqu’au bout. Et si je ne suis plus qu’un torse sans jambes et sans bras, je combattrai avec mes dents. Qu’on me prenne Moscou et Léningrad, je combattrai dans l’Oural. Qu’on me prenne l’Oural et je combattrai et tuerai, tuerai jusqu’à la fin de tous mes fils en Sibérie.
Plus ils sont sonnés et saignants et plus les sublimes nitchevos sourient et savent. Ils savent que des corps de partisans se sont formés spontanément dans les régions conquises. Ils savent que des paysans, des ouvriers, des vieillards et des enfants se sont armés, font sauter les rails et les chemins de fer, saccagent amoureusement leur pays, incendient leurs maisons et leurs forêts. Ils savent que les habitants de Moscou ont prêté serment de combattre dans chaque rue et de faire de chaque maison une forteresse de leur Russie aimée. Chaque rue de Moscou est hérissée de rails anti-tanks. Et si tu leur parles de l’évacuation possible de leur ville sainte, ils te tournent le dos. Ils savent qu’une foi unanime est le plus dur blindage et le moteur le plus fort.

II

Le deuxième jour d’octobre, l’excellent acteur qui joue le rôle de chef en Allemagne annonce, dans un ordre du jour, que dans quelques semaines les trois grands districts industriels des Rouges (c’est-à-dire Moscou, Léningrad et le bassin du Donetz) seront complètement entre les mains des Allemands ; que le Haut-Commandement va por-ter le coup final et terrible qui anéantira l’ennemi avant l’hiver ; que toutes les préparations sont maintenant achevées (sourire du minutieux pédant boche) ; que cette fois les préparations ont été faites systématiquement (même jeu), par phases successives (même jeu) et que le coup mortel va être infligé. Et ce convulsif vantard (qui a du génie et c’est le génie du médiocre ; car il est un inférieur démangé de superiorité et son génie est d’avoir découvert un moyen très simple de prouver sa superiorité : il s’est fait reconnaître et acclamer médiocre en chef par des millions de frénétiques médiocres) annonce qu’il s’agit cette fois d’une bataille finale et décisive. Le troisième jour d’octobre, il aboie de nouveau. De sa voix parfois glapissante de virago possédée - une voix qui serait profondément comique si elle n’était l’amour ignoble de millions de Boches - il annonce la destruction proche de l’ennemi. Le jeu de l’acteur - ou de l’actrice moustachue - est si bon, son histérique conviction si contagieuse que, envoûté par ses réussites précédentes, je ne peux m’empêcher de le croire. Mais les semaines passent
et ni Moscou ni Léningrad ni le bassin du Donetz ne sont pris. Et enfin la retraite commence.


Up