Accueil Nouveautés éditions revues contact accueil Actualites
Christiane Veschambre
Haut Jardin
Retour édition80 pages 20X20 36 photographies de Jacques Le Scanff
Publié avec le concours du Centre National du Livre
ISBN 2-914945-67-1 - 16 euros

Christiane Veschambre ne nous décrit pas les Buttes Chaumont, elle nous entraîne dans un poème au souffle retenu. Au Jardin, lieu d’enfance, d’initiation, de découvertes et, bien au-delà, lieu du souvenir, lieu du constant ressac des émotions, des douleurs nées d’avant qui tissent le jour du présent. Qui disent la douleur de ce qui est perdu mais que sa langue pure métamorphose.
De l’extérieur je connaissais la rue et le chemin creux. Tous deux capables d’accueil : la rue quand elle prodiguait dans les crépuscules d’automne ses lumières électriques, vitrines et lampadaires penchés sur mon petit monde ; le chemin creux, antre pierreux et gras, frais et sonore dans l’été vertical, le chemin creux qui me remettait au monde - j’en ressortais luisante et m’essuyais à l’aire de terre battue.
Et puis le haut jardin. Lui ne m’accueillait pas. On montait vers lui, il nous laisserait entrer, aucune réticence, ni en lui ni en nous, mais il garderait ses distances naturelles. Il n’avait pas à les garder : il était naturelles distances.
Une montagne dans la ville - je ne savais pas ce qu’était une montagne. Je le découvrirais plus tard devant une fenêtre ouverte sur le premier matin d’un été dans les Vosges : il pleuvait et devant moi, derrière la pluie, quelque chose de massif et noir, rond, prenait la place de l’horizon. Je ne savais pas que c’en était fini avec le chemin creux (et, d’une certaine manière, que ça ne faisait que commencer, ses enfantements). Dans le chemin creux tu étais toujours là, dans les Vosges tu n’es plus là. C’est sans toi que je cours les pentes griffées de baies noires.
Elles n’auront jamais la dureté de caractère du haut jardin de ville. C’est peut-être qu’à ce moment se creusent en moi les pentes du sang, ses courants lunaires, qui m’élancent au-delà des lacs perchés.
Quand même, dans le haut jardin, on butait. Pas toi. Je butais. Je me heurtais - souvent à peine passé, cœur dilaté, les larges grilles de l’entrée - aux réalités sans tendresse des allées grumeleuses. Grumeaux dans la pâte lisse de mes élans - c’était sûr, des joies m’attendaient, et je me retrouvais genoux et mains projetés au sol, ni terre, ni bitume, un crumble de pierres tenant fermement leur position. « Ne cours pas ! » entendais-je trop tard, et on tamponnait doucement le gras des paumes et la peau des genoux, salis, où se révélait à la lumière un dessin de stries offertes au sang.
Sans doute pour toi n’était-ce pas montagne. Je n’en sais rien. Je ne sais rien de ce que c’était pour toi. Mais tu étais haut toi-même. Et même, en un sens, plus haut que le père et la mère qui eux ne pouvaient qu’être à la hauteur des pères et mères. Toi, tu avais à voir avec moi, tu étais sur la même marche. Presque. Mais tu voyais de plus haut et sans doute de là n’était-ce pas montagne.
J’arrive au haut d’une longue et large pente verte. Elle m’est familière mais je la retrouve toujours de façon imprévisible, parfois après avoir traversé la place du village vosgien, parfois, en ville, après avoir franchi une petite grille.
Étonnant surplomb : la pente est raide mais elle vient, si verte, d’avant les temps comptés. Aussi large, généreuse que déterminée dans sa plongeante inclinaison. Toujours inattendue, elle me fait don d’un bonheur singulier : tout est en proie aux changements, aux destructions et implantations de décors - la rue, l’aire de terre battue - mais pas elle. Elle m’assure, imposante, mystérieuse et chérie, de sa permanence en deçà, dans la principauté du rêve ; de l’existence inaltérable de la seule Montagne que je connaisse intimement : née par mutuelle fécondation entre celle, abrupte, qui m’apprit à la désirer en m’opposant ses buttes, et les pentes qui accueillirent, autour du bien-nommé village de Bussang, le premier sang de mes lunes.
Et toi, dans tes rêves, tu en as parfois de la montagne ? Des rêves, tu en as ? Par la rue de Crimée, par l’avenue Laumière on n’avait cessé de s’élever, il était naturel que tout cela s’ouvre sur l’espace sans bornes de la place Armand Carrel et se couronne d’un appel à franchir la large entrée.

Up