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Nicole Ward Jouve
Petits moments d’une femme
qui rêvait d’être poète

Retour édition80 pages 20x20
ISBN 2-914945-70-1 16 euros
dont 16 pages de photos N. et B. de Jacques Le Scanff

Un livre de l’instant, une femme dans une langue profonde et juste, parle des moments du quotidien, de l’homme observé dans un autobus, de son désir, de ses émotions et de ses gestes infimes et forts. Ce livre est édité avec l’aide du Centre National des Lettres
Les photos de Jacques Le Scanff, prises à Paris sur les lieux que fréquente Nicole Ward Jouve... un écho assourdi du texte.

Demi-banane

Au sommet de la pile d’oranges elle a bien l’air de ce qu’elle est : une demi-banane.
Hier elle, l’humaine, a mangé l’autre moitié. Ce morceau tronqué a quelque chose de si pathétique qu’aujourd’hui elle s’arrête et le regarde. Il n’a plus rien d’un croissant. Les métaphores s’en écartent. Mais c’est toujours de la banane. Elle a perdu sa fatidique ressemblance avec un pénis dressé : ce qui fait de la malheureuse, quand elle est entière, un objet de prédilection pour les démonstrations de préservatifs.
Modeste, mais encore habitée par la sève, la demi-banane a même trouvé le moyen, pour protéger de l’air le bout sectionné, d’y tisser une toile fine et brillante comme de la cellophane. La coupe est d’une grande beauté. Du centre déjà brun rayonnent des dessins en kaléidoscope qui évoquent trois ailes de papillons. Pour la première fois d’une vie qui fut pourtant longue, et peuplée entre autres de bananes, l’humaine, en observant la coupe, s’aperçoit que la banane est carrée. Que sa peau est faite de quatre ou cinq pans articulés par quatre ou cinq arêtes. Pourtant, combien de fois, quand la peau avait enfin viré au jaune, et mieux encore quand des taches de son la ponctuaient, signalant la maturation intérieure, n’a-t-elle pas empoigné le fruit d’une main, saisi la tige de l’autre, retourné pan après pan avant de porter le cornet charnu à sa bouche ? Des milliers... Mais elle n’a jamais compté jusqu’à quatre...
Elle en a l’esprit qui vacille. Prodigieuse constance des bananes. Voilà que par millions ou par centaines de millions, sous les ciels des tropiques, depuis qui sait combien de millions d’années, les fruits les plus longilignes mais aussi les plus courbes de la terre croissent et mûrissent à l’abri d’une peau carrée.
Elle est éperdue de reconnaissance. Voilà des fruits qui inventent tranquillement la quadrature du cercle. Ah ! si elle avait mieux que ses pauvres mots pour leur rendre hommage ! Elle caresse la tige calottée d’une cicatrice brune : là où on a coupé cette banane-ci de la branche où elle tétait la sève parmi sa grappe de congénères, plus serrées qu’une portée de porcelets.
La peau des bananes est d’une exceptionnelle épaisseur. Verte ou à peine jaunissante, elle est lisse et fraîche au toucher. Celle de la demi- banane est crêpelée, presque rugueuse. Sous ce qui ressemble à un hématome où le brun pointille le jaune, on sent une chair un peu effondrée. Par une fente un jus brunâtre a coulé : si sucré qu’il s’est déjà coagulé, et fait penser à une goutte de résine.
Et l’intérieur... La chair du fruit quand on la hume, le goût du fruit quand on l’a dans la bouche... ça cède, mais on a besoin de mordre : la pulpe est à la fois molle et ferme. Plus pâle que le miel et moins que la crème dont elle a l’onctuosité, entre la douceur de la vanille et la succulence de la figue, spongieuse et gluante, elle colle aux dents mais finit tout de même par se dissoudre, laissant au palais un arrière parfum ensemble aigu et fade.
Il a fallu, se dit l’humaine, un sourire errant aux lèvres, il a fallu une demi-banane pour que la moitié d’écrivain que je suis découvre la splendeur de la chose entière.


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