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1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14,   N°  7
à propos de Marcel Cohen

Le N°7 du préau des collines, consacré principallement à l’œuvre de Marcel Cohen, paraîtra en octobre. Dans ce numéro également : Christiane Veschambre, un hommage à Thierry Trani, la suite du livre de François Boisivon et d’autres occasions de se réjouir...




Marcel Cohen
Quatre

I

En 1975, lors du vernissage de l’exposition que le Musée d’art et d’histoire de Genève consacre à l’artiste suisse Urs Lüthi, un buffet est dressé à l’entrée des salles. Paradoxalement, rares sont les invités qui remarquent l’absence de l’artiste lui-même. Sans doute, sont-ils moins nombreux encore à lire, au milieu des plateaux de petits-fours, le carton imprimé portant l’inscription suivante : « L’artiste est dans la cave ».
En effet, non seulement Urs Lüthi n’apparaîtra pas pendant toute la durée du cocktail mais, quelques semaines plus tard, le musée met en vente une œuvre, tirée à cent exemplaires numérotés, et constituée de deux photos en noir et blanc. La première montre le petit bristol incongru, au milieu des pyramides de nourriture, la seconde Urs Lüthi, assis à même le sol, dans la semi-obscurité, le visage noirci après l’escalade du tas de charbon que l’on aperçoit dans un angle de la cave. L’artiste a la tête appuyée sur la paume de sa main gauche, laquelle tient aussi une cigarette allumée. Nul n’est en mesure de dire si le petit sourire ironique qu’on voit à Lüthi sur cette photo tient au succès de cette farce de collégien, ou à la certitude suivante : le grotesque de la scène est tel que personne, jamais, ne voudra croire que, ce jour-là, l’artiste se trouvait réellement au trente-sixième dessous, rongé par l’angoisse, le doute et la timidité.

II

Trois faits, relevés par un homme en moins de huit jours, et qui continuent à le troubler :
a) Une firme californienne propose aux personnes soucieuses d’immortaliser leur passage sur terre, de faire déposer leur carte de visite sur la Lune. Faute d’atmosphère sur notre satellite, rien n’altérera la carte pendant, au moins, quelques millions d’années, et sans doute plus. Il en coûte 2 500 dollars le gramme1.
b) À Genève, l’attention de l’homme avait été attirée, dans un angle de la place de la Fusterie, par un guitariste et un contrebassiste jouant à l’intention des passants. L’étui ouvert de la guitare servait de sébile. Prenant un virage trop serré, une camionnette avait alors écrasé la boîte. S’arrêtant, le chauffeur avait découvert la roue arrière droite de son véhicule encastrée dans le logement prévu pour le corps de la guitare. Pour sauver ce qui pouvait l’être de l’étui, il avait entrepris de soulever la roue avec un cric. « Un spectacle surréaliste », s’était écrié une passante. L’homme se demande encore ce qui l’avait le plus étonné : la scène elle-même, le mot « surréaliste » dans la bouche d’une inconnue, ou le fait que ce mot parvenait si mal à résumer l’image de la roue dans l’étui à guitare ?
c) Une firme française de cosmétique2 propose un nouveau produit intitulé « Out of bed » garantissant un « effet décoiffé longue durée ». Tandis qu’il observe la publicité montrant un adolescent ébouriffé, l’homme constate qu’en réalité celui-ci est beaucoup plus décoiffé que quiconque sort réellement de son lit. « Puisque beaucoup d’hommes et de femmes sont loin d’être hirsutes en se réveillant, il est tout à fait normal qu’il faille, pour le paraître, exagérer l’effet », se dit l’homme qui n’en reste pas moins perplexe.