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Christiane Veschambre
La Griffe et les rubans
Retour édition136 pages 11x20
ISBN 2-914945-01-09 13 euros

Celle qui nous a été révélée par Les mots pauvres (paru en 1996 chez Cheyne), secoue nos certitudes et nous confronte à ses angoisses, à ses origines, à son histoire... Ce récit, au-delà de sa qualité et de son acuité, place la prétention au magistère intellectuel ou moral face à la force créatrice et souterraine, qui gouverne les plus démunis d’entre nous.
En 1875, Stéphane Mallarmé publie un poème en prose qui a pour titre : « un spectacle interrompu ».
Il y raconte ce qu’il a vu, un soir, dans un petit théâtre. Le spectacle est un numéro de cirque, intitulé « La Bête et le Génie ». Un clown blanc, tout d’argent vêtu, y ridiculise un ours lourd et triste, le domine de sa brillante prestance et le maintien à distance de quelques figurantes qui font mine de se réfugier derrière lui. Ce qui interromps le spectacle est un brusque changement de comportement de la bête qui se redresse, pose d’abord une patte griffue sur l’épaule du clown, puis l’autre. Un silence angoissé, bientôt terrifié, envahit la salle qui jusque là retentissait des applaudissements enthousiastes, saluant les exploits du clown d’argent dompteur d’ours. C’est dans ce silence que Mallarmé entend le discours muet que l’animal adresse à son partenaire, et dont il accompagne son geste - geste d’embrassade fraternelle, pense le poète, et non agression comme tous le croient.
De la coulisse est alors jeté un morceau de viande qui détourne l’ours et fait s’exhaler de la salle un grand soupir de soulagement. On abaisse le rideau et Stéphane Mallarmé quitte le théâtre avec les autres spectateurs, « étonné de n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que (ses) semblables, et sûr, cependant, que « sa façon de voir, après tout, avait été supérieur, et même la vraie ». Le poème en prose de Mallarmé s’ouvre sur cette déclaration, qui clôt un paragraphe préliminaire : « Je veux, en vue de moi seul, écrire comme elle frappa mon regard de poëte, telle Anecdote, avant que la divulguent des reporters par la foule dressés à assigner à chaque chose son caractère commun » Tu ne te rappelles pas ta première lecture de « Un spectacle interrompu ». Ton premier souvenir des textes de Mallarmé est ta lecture du sonnet en « yx », proposé par un professeur à vos travaux d’explication. Double empêchement au mystère : puisqu’il fallait expliquer, rien ne pouvait vivre d’une rencontre sans préalable. Et rien, dans la parole du professeur dont tu n’as gardé aucun souvenir, ne permettait d’accompagner la surprise d’une telle rencontre, n’ouvrait un espace de silence où vous n’auriez pu laisser s’approcher - même si elles faisaient de vous des étrangers privés de sens - les « scintillations » et les vibrations de timbre du « septuor ». Par la suite, tu crus Mallarmè sans chair, sans vie commune, une pure intelligence qui avait, en avant-garde, produit les purs textes dont l’air du temps d’alors disaient qu’ils préfiguraient l’avènement de l’écriture sans sujet - « la production des textes » et le « scripteur » ayant remplacé la littérature et les écrivains.
Tu l’associas à d’autres hautes figures intangibles qui rayonnaient sur le territoire inaccessible de la grande littérature - veilleur lumineux et froid. Plus lumineux et plus froid d’être poète - le Prince des Poètes - alors que tu osais aller vers les prosateurs.
C’est pourquoi, probablement, lorsque pour la première fois tu as lu « Un spectacle interrompu », tu as dû être appelée par ce qui t’a tout de suite requise dans les proses de Mallarmé (tu y sentais mieux que dans les poèmes que « toute âme est un nœud rythmique ») et aveuglé par cette image magistrale du poète. Tu as cru voir, dans l’éclat de la « haute nudité d’argent » découpé sur l’ombre de l’ours, une figure du lumineux artiste confronté à l’opacité lourde et barbare de l’ignorance. L’azur contre l’obscur. Le sens plus pur contre la tribu. Et, dans cette confrontation, le haut et le bas, l’admirable et le pitoyable, se répartissaient à l’évidence.
Une évidence à contresens.

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