Accueil Nouveautés éditions revues contact accueil Actualites
1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14,   N°  6
à propos de Christiane Veschambre

A propos de Christiane Veschambre des extraits de ses principaux textes, et des Textes de Marcel Cohen, Valérie Rouzeau la suite du livre de François Boisivon de se réjouir...

Revue N°6




Pages

Des deux habitations où j’ai vécu mon enfance, il ne reste rien. Le 133 de la rue de Flandre, dans le XIXe arrondissement de Paris, est un immeuble quasi neuf de quelque dix étages (ce qui demeure modeste au regard de ceux qui, non loin, se tiennent sur la même rive), et, à son rez-de-chaussée, une boutique de produits asiatiques s’est substituée à la vitrine où Madame H. exposait les nouveaux modèles de soutien-gorge (la jeune femme blonde au corps vif et solide qui travaillait comme bonne chez le boulanger d’en face était une cliente assidue de Madame H., à qui elle se confiait ; c’est pourquoi, chez nous, personne ne fut surpris d’apprendre qu’elle allait épouser le patron après que la femme de celui-ci fut morte ; à vrai dire nous savions beaucoup de choses, même sans Madame H., car de nos fenêtres nous voyions très bien l’appartement au-dessus de la boulangerie où le patron montait se reposer l’après-midi, laissant son épouse recevoir la clientèle ; et il ne pensait pas toujours à tirer les rideaux).
À côté, c’était la vitrine du très sombre magasin de sacs. Chez Madame H. tout respirait le rose un peu caoutchouteux des sous-vêtements d’alors, chez la marchande de sacs tout était aspiré par l’obscur.
Aspirée par l’obscur, c’était ce qui m’arrivait chaque fois que, de la rue, je poussais la porte de l’immeuble et m’engageais dans le long et étroit couloir, boyau sans autre lumière que celle qui, à son autre extrémité, désignait la cour, et qu’il fallait parcourir avant d’arriver à l’entrée de l’escalier. Obscurs aussi étaient les paliers, écaillés, sans certificat de propreté (on n’aurait pas osé s’appuyer aux murs), pleins d’une pauvreté que, lorsque j’allai au lycée bien fréquenté du centre de Paris, j’eus honte de montrer à mes camarades de classe. Chez moi, c’était au 2e - le dernier étage.
De façon récurrente, par cycles, reviennent des rêves de l’appartement où nous vivions et le désir de parvenir un jour à « l’écrire ». C’est pourquoi je ne peux en parler plus ici.
La rue de Flandre est devenue l’« avenue des Flandres ». Comme souvent l’anoblissement de la dénomination (grade supérieur, accroissement du pluriel) s’accouple à une réalité honteuse : les immeubles qui bordaient cette rue autrefois étaient certes, pour beaucoup d’entre eux, d’une grande misère mais je ne ressens pas, à l’égard de leurs responsables - architectes, propriétaires, pouvoirs publics - la révolte qui me submerge quand il m’arrive de voir les monstrueuses constructions érigées en leurs lieux et places. Je voudrais pouvoir immédiatement mettre en prison les « architectes » (mes guillemets sont des pincettes) qui les ont conçus, libérant ainsi leurs lieux de villégiature que je pourrais offrir à quelques-uns des immigrés qui, au rez-de-chaussée de leur grotesque et douloureuse tour, font la queue à la caisse du magasin Ed.