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Geneviève Huttin Cavalier qui penche
Marie-Claire Bancquart
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Nous savons que l’Alsace et une partie de la Lorraine furent par deux fois annexées par l’Allemagne, après les défaites de 1970 et 1940. La langue allemande fut imposée aux habitants, et les jeunes gens en âge de servir furent incorporés à l’année allemande, souvent contre leur gré : on surnomma ceux-ci « les malgré eux ».
Mais cette connaissance historique reste bien sèche, comparée à une expérience intérieure, vécue, telle que nous la transmet Geneviève Huttin dans Cavalier qui penche. Expérience d’autant plus aiguë, que, petite fille de sept ans, elle se croit tout tranquillement française lorsqu’avec son père Nicolas, elle rend visite en Lorraine à son oncle Jean. Elle les entend alors parler le platt, ce dialecte ancien comme les Lorrains, ces « Français de langue germanique », Double exclusion alors : celle de la petite fille, évidente, dont on sent qu’elle devait par la suite lui être très amère ; et celle du père, qui parle avec son cadet le dialecte, et qui évoque des anecdotes de leur enfance mais qui a quitté son lieu natal. et reste « en creux », ayant « transgressé la loi du groupe ». Une histoire bien traversée : leurs parents, lors de l’invasion allemande, ont fui leur province. Emmenant les enfants les plus jeunes, et ont été repliés dans la Vienne. Restaient en Lorraine les aînés. Jean, mineur de fond, n’a pas eu à prendre parti. Nicolas est resté un temps en Lorraine, et n’en parle jamais : a-t-il alors travaillé en Allemagne, comme c’était la règle ? Mais il a pris la fuite, passant par Amsterdam pour s’établir à Montargis et vivre en résistant ; puis il y a fondé une famille. Le troisième frère dont l’évocation tremblante traverse tout le roman, est Marcel. Son image hante la narratrice : incorporé dans la Wehrmacht. on dit qu’il est mort peut-être en. Russie, peut-être à Hambourg... Mais aucun document n’en fait foi. Peut-être est-il vivant, ce garçon dont elle possède une photographie qu’il fit prendre, en uniforme allemand qu’il venait de revêtir ? (Un Malgré-Lui, c’est quelqu’un qui participe à sa propre destruction, comme si l’Histoire réalisait une potentialité qui est en chacun de nous.) Un suicide moral. Le père de la narratrice, lui, beaucoup plus tard, quittera volontairement la vie. On sent le livre habité par le manque dont il souffrit, l’impression qu’il a quitté quelque chose d’essentiel. Il a volontairement agi pour agrandir la distance. Il a laissé sa fille aînée apprendre (l’allemand d’Allemagne) en classe, mais non la cadette, la narratrice, qui en souffre à son tour comme d’une distance accrue avec son père. Tout cela est dit sans aucune emphase, au cours de récits de visites faites à des parentes, de séjours d’enseignante à Thionville. Boulevesemeus, bascules de l’histoire, dont témoigne le Transi de Ligier Richier, « œuvre codée », élevée en l’honneur du dernier duc de la puissante Lotharingie, mais aussi squelette sculpté à l’image de celui d’un calviniste récemment brûlé vif... Dans le recueil L’histoire de ma voix, publié en 2004 chez Farrago, plusieurs poèmes de Geneviève Huttin annonçaient ce récit, qui donne toute son ampleur à une difficile ênigme. Son titre provient du nom, lui-même incertain, d’une grand-mère, « Neuereiter » ou « Neireiter », « cavalier qui décline ou cavalier qui monte » : (Je monte et je desends (écrit la narratrice) ce cheval qui fait corps avec moi, cette colline ». Un beau livre, qui se termine, à la mort de l’oncle Jean, par des pages plus apaisées. Marie-Claire Bancquart
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