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Creusot Infos 22 mai 2010
Christian Bobin
Retour actualités Les yeux de Daniel
« www.creusot-infos.com »

L’écrivain du Creusot, Christian Bobin rend un hommage poignant à son ami Daniel Puymèges, aux côtés de qui il a vécu une aventure, autour des mots et des idées. Cet hommage, Christian Bobin l’a confié à « creusot-infos » pour le partager avec tous les amis de Daniel Puymèges.

« A Daniel Puymèges qui vient de disparaître, je dois beaucoup : Un travail pendant dix ans dans l’institut Dumay qu’il avait créé, certes, mais surtout une connaissance joyeuse du monde et des ruses pour le traverser. Si aujourd’hui je ferme les yeux, je revois les yeux de Daniel : La mort ne les a éteints qu’en apparence. Ce sont des yeux de loup ou de renard dans la forêt obscure des jours. Une malice brille en eux, un humour fraternel, une intelligence des pièges et des espaces libres – et pour tout dire : une gentillesse rare.

Il aimait séduire, étonner, convaincre mais plus que tout il aimait aimer. Il savait qu’une fois sorti de l’enfance tout n’est qu’enfantillages. Il a organisé des séminaires avec des philosophes, passé des heures à parler affaires avec des industriels mais le sérieux qui bronze les âmes et les empêche de respirer ne l’a jamais atteint.

Un jour j’ai écrit son portrait en homme pressé. L’écriture était une eau forte. J’ai fait de lui le frère ou du moins le cousin de ces hommes aux yeux vides qui gouvernent le monde. Il a lu le livre et il a eu l’intelligence – rare et délicate – de ne m’en parler qu’après avoir traversé son ressentiment. Car il aimait l’amitié autant que l’amour. Je l’ai vu se soucier des faibles, s’inquiéter pour des proches. Il n’y a de réel que la bonté. La mort ne touche que l’irréel. Les yeux de mon ami sont toujours clairs, vifs, malicieux. Ce matin où j’écris, jour de son enterrement, plus que jamais. Nous sommes peut-être comme dit la Bible de la poussière, mais de la poussière d’or. Il ne croyait pas en Dieu. Mais Dieu s’en moque qu’on croie en lui ou pas. Seule compte la bonté. J’ai été le témoin d’une scène superbe l’an dernier à la Toussaint. Je l’écris ici pour mon ami Daniel Puymèges et pour sa famille : dans le cimetière Saint-Charles, un vieil homme et son petit fils ne trouvaient pas la tombe qu’ils voulaient fleurir. Au bout de cinq minutes l’enfant dit : « on n’a qu’à l’appeler ! »

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