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Revue Décharge (n° 140)
Revue Décharge, de décembre 2008 (n° 140),
Retour actualités Jacques Morin rend compte de la Griffe et les rubans de Christiane Veschambre

Dans la Griffe et les rubans, paru 6 ans plus tôt au Préau des collines , Christiane Veschambre évoquait déjà ces deux noms, qui sont ceux de ses parents ; et son récit, à la fois méditation et poème en prose, était celui d’une acceptation de ses origines et d’une réconciliation, avec ses ascendants et surtout avec elle-même. Le livre, pour emprunter une comparaison à l’auteur, forme l’arche d’un improbable pont appuyé sur deux piles dont le rapprochement paraît d’emblée tout aussi improbable : la narration, entreprise par Joséphine, alors âgée de 80 ans, de sa propre vie, fait l’ouverture ; en clôture, le poème en prose : un Spectacle interrompu, de Stéphane Mallarmé, et dont l’image centrale, celle d’un couple formé par un clown argenté et d’un ours, nourrit tout au long du livre la réflexion de Christiane Veschambre : il s’agit bien pour elle d’accepter d’être à la fois la fille de cette mère, elle-même fille d’unesimple d’esprit de village, et de la haute figure du prince des poètes, une des plus intangibles qui rayonnent sur le territoire inaccessible de la grande littérature.

On suit ainsi avec émotion l’évolution de l’auteur, de son grand oral de clown agrégatif, - avec quel enthousiasme la mère accueille cette réussite, puis s’en fait le héraut, hélant chaque voisine depuis sa fenêtre de hlm, - jusqu’à consentir et comprendre sa bêtise, à l’instar de quelques grands modèles, Marcel Proust et Samuel Beckett. Comme le premier elle pourra écrire : « Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art ». Avec le second, elle a compris que « l’obscurité que je m’étais toujours acharné à refouler était en réalité mon meilleur. »

A son tour, dans une démarche proche de celle d’Annie Ernaux, Christiane Veschambre accepte la Honte d’être la petite-fille de l’ourse, du même coup devenant poète, celle qui déchiffre sa vie par la langue, et peut se permettre de dire je, parce que désormaisdélivrée du régime d’imitation et de validation. Récit sensible, où plus d’un, plus d’une, se reconnaîtra, d’une née dans le monde d’en bas, à qui s’offraient les brillances et les honneurs du monde d’en haut, mais qu’elle a refusés pour retrouver sa place et sa voix ; récit à la fois modeste et érudit,qui a le poids des forces dissemblables qui la compose, animé par les mouvements contradictoires et successifs d’une élévation désirée et d’une régression vers l’ignorance, la pauvreté et la joie.

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