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Jacques Blanc
La part des mots
Retour édition160 p. 14 photos noir et blanc 14x22 cm
ISBN 2-914945-66-3 18 euros

Un homme, dans la lumière de sa retraite, observe une statuette précolombienne, une apsara des Indes, un marbre des Cyclades. Il les observe et, pour tenter d’en saisir le message, il les décrit. Funéraires ou non, il médite sur leur faculté d’échapper au temps Caresse des yeux et de l’esprit qui prolonge sa méditation : l’apparente immortalité des sculptures donne un nouveau sens à la mort. Et par conséquent à la vie.
« Si vis vitam para mortem »
(Sigmund Freud)


Voici quelques mois, peut-être un an, j’avais noté ceci : je ne puis espérer de mots que s’ils naissent de la part de moi-même qui ne craint pas la mort. Or on n’écrit une telle phrase ni pour l’avoir voulue, ni pour l’avoir cherchée. Elle surgit toute faite, hors de tout contexte, et s’impose ainsi seule, incongrue, sans que l’on puisse y changer quoi que ce soit et sans liens avec les écrits qui l’ont précédée, marquant au contraire qu’ils sont clos, sur leur point final, née, si je puis dire, ex nihilo, venant de nulle part, entourée de vide.

Tant que pendant des mois, après qu’elle fut venue, je n’ai plus été capable de rien écrire. Simple à première vue, mais brutale, incisive, énigmatique, elle me paralysa. Au lieu de la considérer pour ce qu’elle est, telle quelle, à sa place, et de faire le ménage en moi-même pour qu’elle y ouvre une nouvelle voie, je m’abandonnais à la fuite. Ce qui me conduisit à m’enfermer dans la part qui la craint, la mort, c’est-à-dire celle qui n’écrit pas. Comme si la mort, impatiente, avait trouvé là le moyen de me prendre tout de suite.

Mais une fois qu’une phrase est écrite, surtout surgie, comme celle-là, toute faite, comme un message, comme un ordre, contraignant, impératif, il n’est naturellement plus question de faire comme si elle n’était pas, de la négliger dans l’espoir qu’elle se dissoudra d’elle-même. Elle se loge en plein cœur, non seulement de l’écriture, mais bien, tout court, de la vie. Elle s’incruste dans la mémoire, elle y inscrit une date, comme un événement elle est nette, précise et concrète. Sans que l’on sache exactement quoi, on est donc obligé d’admettre qu’il s’est passé quelque chose, que rien ne va plus comme avant. Car il faut bien, un beau jour, un beau matin, reprendre la plume, ce que je suis en train de faire, mais avec l’impression que, l’écriture et moi, nous ne sommes plus au même niveau, butant sur un désaccord, une sorte de malentendu. Certes, en écrivant, je n’ai jamais su où j’allais. Et même après avoir bouclé des textes, je ne sais toujours pas, et je ne saurai jamais, si je suis allé quelque part. Mais ici, cette phrase ne me met pas seulement devant l’incertitude ; on dirait que ce sont d’autres voix, et non plus la mienne, qui la prononcent.

Des voix qui non seulement vous surprennent, vous déconcertent, mais peu à peu vous culpabilisent, vous accusent d’une faute originelle que vous auriez commise en un temps dont vous ne vous souvenez plus, devant des témoins dont vous ignoriez alors la présence, cachés mais attentifs, silencieux mais obstinés, témoins à charge qui, tout à coup, dieu sait pourquoi, réapparaissent longtemps après et vous poursuivent, se dressent,vous montrent du doigt et, de jour en jour, accroissant leur pression, enfoncent, de plus en plus profondément, un coin entre ces deux parts de vous-même, celle qui voudrait croire et celle qui se croit
condamnée au doute, jusqu’à vous jeter dans la confusion, et finalement vous paralysent en vous interdisant et d’oublier et d’écrire.

Si bien que je vis dans la double crainte et de la stérilité et des mots.

Alors pourquoi, aujourd’hui, ce matin, ressortir ma plume et mes feuilles ? Coincé entre deux peurs - j’allais dire entre deux châtiments - comment espérer une sérénité suffisante et, par suite, assez d’humilité dans le langage et de lucidité dans l’approche, pour ne sombrer ni dans le faux oubli, comme si, cette phrase, je ne l’avais jamais écrite, ni dans la vraie peur, comme si, une fois écrite, elle avait jeté l’interdit sur toute autre phrase ? Eh bien, je crois que c’est par réaction, par sursaut, je puis même dire par rébellion, parce que ce matin, la peur de la stérilité s’est faite plus pressante que la peur des mots, cette peur sans cause ou, du moins, sans cause identifiable, et que s’est imposé le remords, bien identifiable celui-là, du renoncement, de l’abandon, du gâchis du temps.

Puis je trouve cette phrase de Céline : « Il n’y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n’a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ca y sera ». En attendant, nous sommes - ou, en tout cas, je suis - en permanence, sur le bord vertigineux de ce qui ne parviendra jamais à se dire. Car c’est bien de la mort que Céline parle, sans employer le mot, glissant sur lui comme par humour (alors enfin, on sera tranquille). Alors enfin, oui, le silence se substituera à la peur, à la peur de se taire comme à la peur de parler, aux peurs contraires du mutisme et de la parole, mais, comme nous n’y sommes pas encore, d’ici là, parions qu’il nous reste un peu de temps pour le longer, à pas prudents, ce bord, dont on ne connaît les séductions qu’en en acceptant les périls, pour tâcher d’y capter quand même, au moins, par ci, par là, quelques phrases, quelques pages ou même quelques chapitres afin, tout simplement, de ne pas mourir avant terme.

Vivre de la parole suspendue, même quand elle se fait improbable.

Tout en ignorant où je vais, je ne manque donc pas de fil conducteur ; à première vue la mort est un sujet qui en vaut bien d’autres. Et d’ailleurs, ai-je jamais écrit sur d’autres sujets ? On peut, par manière de dire, oublier la mort en s’absorbant dans bien des activités humaines. Et après tout, pourquoi pas ? Mais dès qu’il s’agit d’écrire, elle s’impose, « une pratique excessive de la chasteté, et parvenant à une dangereuse concentration d’énergie, se voyaient offrir, par les dieux, d’habiles tentatrices, expertes dans la séduction, pour les contraindre à libérer leur énergie érotique ».

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